• Les tortueux chemins de croix de deux manuscrits liégeois

  • Le Soir , octobre 2003

De Joël Matriche

C’est une historienne américaine qui, en 1993, a sonné le tocsin, prévenant le conservateur du Musée liégeois d’art religieux et d’art mosan, le Maram, chez qui l’œuvre était en dépôt depuis une dizaine d’années : un des feuillets de la bible de Léau, prévenait Judith Oliver, venait d’être vendu 13.000 livres sterling (18.200 euros) chez Christie’s. Pour le dépositaire de la bible manuscrite et pour la bibliothèque du Séminaire de Liège, qui en reste propriétaire, c’est la stupéfaction : personne ne s’était aperçu qu’une page, au moins, de cet incunable du XIIIe siècle avait été volée.

Immédiatement, les Liégeois enjoignent à la salle de vente londonienne de prendre toute mesure de sauvegarde à l’égard de la précieuse enluminure. Tandis que Bruce Ferrini, l’acheteur américain, dénonce la vente. Ce collectionneur n’est pas n’importe qui : propriétaire d’une galerie à Akron, dans l’Etat d’Ohio (Etats-Unis), il est un spécialiste incontesté de la littérature médiévale et renaissante. Fortuné, il assoira sa notoriété et sa respectabilité quelques années plus tard en léguant, avec son épouse Pamela, en hommage à leur fils de 21 ans décédé quelques mois plus tôt, 6,8 millions de dollars à la Kent University pour qu’elle puisse intensifier ses recherches sur l’évolution humaine. Légende locale, Bruce Ferrini tient à sa réputation, il le fait savoir à Christie’s qui décide donc de retenir ce manuscrit volé on ne sait quand par on ne sait qui.
Le quand, le comment, le pourquoi : autant de points d’interrogation qui, à l’été 1993, sont soumis aux enquêteurs liégeois.

C’est que la bible de Léau n’est pas de ces ouvrages écornés que l’on peut feuilleter sur le marché dominical de Tongres : rédigée au XIIIe par des chanoines liégeois exilés à Léau (aujourd’hui Zoutleeuw, en Brabant flamand), elle représente l’un des rares témoignages de l’enluminure telle qu’on la pratiquait dans le diocèse de Liège à la fin du Moyen Age. Lettrines et miniatures rapportent un usage remarquable de la couleur et de la dorure à la feuille. C’est une des pièces maîtresses de notre collection de livres anciens, admet Yves Charlier, le conservateur de la bibliothèque du séminaire. Cet ouvrage a été prêté pour de nombreuses expositions, peut-être est-ce à l’occasion d’un de ces déménagements que des pages ont été arrachées… Et s’il n’y avait eu, en 1993, la perspicacité d’une historienne américaine, peut-être personne ne se serait-il jamais aperçu que le manuscrit avait été amputé de deux feuillets. En 1972, préparant une étude sur les manuscrits du XIIIe dans le diocèse de Liège, j’ai longuement analysé cette Bible, se souvient Judith Oliver, aujourd’hui professeur d’histoire de l’art à l’université Colgate, à New York. Il y a dix ans, j’ai reçu de Bruce Ferrini la photocopie d’un feuillet enluminé qu’il avait acheté chez Christie’s. Il s’agissait de la première page du « Livre de Judith », je l’ai immédiatement reconnue et j’ai alerté Albert Lemeunier, conservateur du Maram. Mais les Liégeois ne sont pas au bout de leurs surprises : en vérifiant l’intégrité de la bible, ils constatent qu’un second feuillet, celui qui ouvre le Lévitique, leur a également été subtilisé.

Sur les traces de Judith.

Judith fut laissée seule dans la tente avec Holopherne effondré sur son lit, noyé dans le vin (…) Elle s’avança vers la traverse du lit proche de la tête de Holopherne, en détacha son cimeterre, puis s’approchant de la couche saisit la chevelure de l’homme et dit « Rends-moi forte en ce jour, Seigneur, Dieu d’Israël ! » Par deux fois elle le frappa au cou et détacha sa tête. (Judith, 13, 2-8).
Puisque le premier feuillet a été localisé, c’est vers Christie’s que se tournent d’abord les enquêteurs. La salle de ventes les renvoie vers Francesco Radaeli, un Milanais de 58 ans qui a traversé les Alpes et s’est établi à Lugano. Où il a créé à la fin des années 80 une librairie spécialisée dans le négoce des livres anciens. Il faudra pourtant attendre 2001 pour que ce bibliophile soit entendu par la police du canton de Tessin et que sa bonne foi soit établie. C’était au printemps 1993, se souvient Francesco Radaeli. . M. de Polo, que je connais depuis plusieurs années, m’a chargé de mettre en vente divers objets lui appartenant. Parmi ces objets, figurait la page de la Bible en question.Le marchand n’aurait appris qu’en novembre de la même année que la transaction, sur laquelle il devait percevoir une commission de 2 % environ, était viciée. Et quand les enquêteurs, s’étonnant sans doute que ce spécialiste n’ait rien soupçonné, lui demandent s’il est courant de trouver dans le commerce des pages volantes se rapportant assurément à un livre ancien, Francesco Radaeli admet que c’est chose fréquente et que ce l’était plus encore par le passé.Le commanditaire de Radaeli est facilement retrouvé : cultivé, épris d’art et de littérature, Claudio Saibanti de Polo est le directeur général de Fratelli Alinari, un des plus anciens et des plus grands fonds photographiques du monde, créé il y a plus de 150 ans, et partenaire de musées réputés tels que le Louvre à Paris, le musée Capodimonte à Naples, l’Hermitage à Saint-Pétersbourg… Récemment, les responsables de la maison d’édition ont même signé un accord avec Corbis, une des sociétés de Bill Gates, pour une numérisation et une plus large diffusion de leur patrimoine iconographique.
Claudio Saibanti ne cache pas avoir été le propriétaire de cette miniature représentant Judith et sa servante levant une épée pour trancher la tête d’Holopherne, général assyrien, lors du siège d’Israël. Factures à l’appui, il explique l’avoir acquise, en même temps que d’autres antiquités, douze ans plus tôt chez un antiquaire de Zurich. Lequel l’aurait obtenue d’un collègue parisien. Des devoirs d’enquête ont effectivement été effectués à Lugano et à Zurich, avec toutes les difficultés que cela suppose puisque la Suisse ne fait pas partie de l’espace Schengen, confirme Véronique Melot, la substitut liégeoise qui a repris et dépoussiéré le dossier. Le galeriste de Paris a lui aussi été interrogé mais il affirme que la plupart de ses archives ont disparu, nous sommes dans une impasse. Reste que, dix ans après que le vol ait été constaté, l’espoir de voir l’enfant prodigue rentrer au bercail reste vif : Nous sommes toujours en possession du feuillet manuscrit, rassure-t-on chez Christie’s. Nous attendons des instructions de la Justice belge…

A la recherche du Lévitique

Le huitième jour il prendra deux agneaux sans défaut, une agnelle d’un an sans défaut, trois dixièmes de fleur de farine pétrie à l’huile, pour l’oblation, et une pinte d’huile. (Lévitique, 14, 10).
La restitution du second feuillet signé par les moines de Léau est, elle, malheureusement plus hypothétique. Les enluminures sont d’aussi grande qualité que celles qui vivifient le livre de Judith. Elles représentent cette fois trois agneaux prêts à être sacrifiés devant un autel. Alors qu’on avait craint ce feuillet disparu à tout jamais, recelé par un collectionneur peu scrupuleux, voire détruit ou égaré, il réapparaît subitement il y a un peu plus d’un an sur un étal de la foire aux antiquaires de Maastricht, soit à une trentaine de kilomètres seulement du lieu de sa disparition. En mars 2002, je suis allé au Mecc de Maastricht le dernier jour du Salon, se souvient Albert Lemeunier, conservateur du Maram. Sur le stand d’un antiquaire allemand, j’ai formellement reconnu la page portée manquante du Lévitique. Une étiquette mentionnait erronément un manuscrit du XIIIe provenant du nord de la France (…). J’ai demandé le prix, c’était 20.000 euros. Je n’ai pas interpellé le vendeur, je ne voulais pas lui mettre la puce à l’oreille. La manœuvre a réussi au-delà de toute espérance puisque ce jour-là, sitôt refermées les portes du palais des expositions de Maastricht, Jorn Gunther, spécialiste incontesté des autographes et des manuscrits officiant à Hambourg, a rejoint le nord de l’Allemagne avec sa précieuse marchandise. Ne soupçonnant pas le relatif émoi qu’il a provoqué dans l’ancienne cité épiscopale, il conservera la miniature encore longtemps, en publiant des fac-similés dans son catalogue et la renseignant, dans une base de données consultable sur on site web, comme une illustration de Moïse procédant à un sacrifice devant un autel.
En juillet 2002, Judith Oliver, cette Américaine qui, neuf ans plus tôt, avait déjà interpellé les Liégeois sur la dispersion de leur patrimoine, découvre à son tour, en feuilletant un des catalogues de Jorn Gunther, que la page du Lévitique est à Hambourg, qu’il suffirait de tendre la main. Mais rien n’y fait, aucun contact n’est pris avec le galeriste. Nous avons joint nos confrères allemands, mais ils font la fine bouche, pour des questions juridiques, et la commission rogatoire n’a pas encore pu avoir lieu, reprend la substitut Véronique Mélot, en précisant : S’il le faut, nous ferons appel aux officiers de liaison avec lesquels nous travaillons en Allemagne.
Mais il est sans doute déjà trop tard et, si collaboration internationale il doit y avoir, ce sera vraisemblablement avec d’autres corps de police que les enquêteurs hambourgeois. Car si Jorn Gunther confirme avoir été en possession d’un manuscrit ressemblant de manière troublante à celui que revendiquent les Liégeois, il dit aussi l’avoir revendu voici plusieurs mois à un marchand londonien, qui s’en serait à son tour séparé au profit d’un collectionneur privé qui désire rester anonyme.

Nous avons identifié le supposé intermédiaire britannique, il s’appelle Sam Fogg, omniprésent spécialiste des manuscrits et des textes anciens. C’est notamment lui qui, en 2002, a vendu pour le compte d’un tiers un tableau inédit de Rubens titré « Le massacre des innocents ». Peinte entre 1609 et 1611, cette œuvre qui représente le massacre des enfants juifs ordonné par le roi Hérode, a été adjugée 76,7 millions de dollars - dix fois son estimation basse. Elle est devenue le tableau ancien le plus cher jamais vendu aux enchères. La même année, le même antiquaire, interlocuteur privilégié des commissaires priseurs, avait vendu un atlas arabe, datant de la fin du XIe ou du début du XIIe , pour la somme de 400.000 livres sterling, à l’université d’Oxford.Mais je n’ai jamais eu ce manuscrit liégeois,se défend-il, s’étonnant du témoignage de son collègue allemand. Ce dernier pourtant n’en démord pas, le Lévitique a bel et bien traversé la Manche. Et lui même l’aurait acquis, lâche-t-il pour clôturer la discussion, auprès d’un collectionneur, Signore de Polo Saibanti. Ce dernier aurait donc, de bonne foi, été en possession des deux manuscrits bibliques volés à Liège. Par quel biais ? De qui les a-t-il obtenus ? Les voies du seigneur sont difficilement pénétrables, même pour la Justice.

Joël Matriche